Sortir de l'histoire officielle

    


Hannah Arendt (1906-1975)

Mots, idées, concepts, personnalités repérés :  Heidegger, l'Histoire, la liberté, totalitarisme

Laure Adler - Dans les pas de Hannah Arendt - Heidegger

Contreverses
Une philosophe de gauche ?
Avec Benjamin une relation à flancs de ténèbres

La crise de la culture - L'Histoire - La liberté



Laure Adler - Dans les pas de Hannah Arendt

Heidegger
Page 67 «Husserl était juif. En raison de ses origines, bien que déjà à la retraite, il fut suspendu de ses fonctions dès 1933, ses livres furent enlevés des bibliothèques, certains brûlés parce que écrits par un Juif. À partir de décembre 1932, Heidegger, qui allait tous les mercredis faire la sieste chez lui après son cours, n'ira plus jamais rendre visite à son ancien maître. Pire, il empêchera qu'un appartement de la ville de Fribourg lui soit prêté pour lui permettre de vivre dignement. Plus symbolique encore, et preuve accablante de sa forfaiture morale et intellectuelle, Heidegger enlèvera, au moment où il rééditera Être et Temps, sa dédicace à Husserl, se contentant de citer son vieux maître en bas de page. La vénération et l'amitié se traitaient désormais en minuscules. Le vieil homme qui lui avait enseigné Platon n'était-il pas devenu, comme le répétait un enseignant nazi, un philosophe qui avait « talmudisé » le monde des idées de «l'aryen » Platon ? Husserl mourut à Fribourg en 1938. Heidegger n'accorda pas un seul mot à sa mémoire ni par oral ni par écrit, ni en public ni en privé
En lisant cette biographie j'ai appris que Monsieur Heidegger séduisait ses étudiantes mais avec Hannah il était tombé sur un esprit à sa hauteur. En plus des émois physiques il partageait des émois cérébraux. Il tomba amoureux. Pourquoi n'a-t-il pas quitté sa femme ? Voulait-il avoir le beurre et l'argent du beurre ou était-ce incompatible avec sa haine de la judéité ? Les deux à la fois peut-être ?
Page 100 Concernant les discours politiques de Heidegger, Victor Klemperer : «la langue pense à notre place, dirige nos sentiments, régit tout notre être moral d'autant plus naturellement qu'on s'en remet inconsciemment à elle, et les mots peuvent être de minuscules doses d'arsenic. «on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelques temps l'effet toxique se faite sentir.»» Tiré de «La langue du 3ème Reich»
"Les origines du totalitarisme" et "Eichmann à Jérusalem"
Pages 315-316 «Véritable cartographie des maux du XXe siècle, « Les Origines du totalitarisme » sont une œuvre maîtresse pour comprendre comment des peuples ont pu adhérer à l'idée du génocide, comment notre pacte social a été définitivement brisé, comment l'hypothèse d'une Société des Nations est tombée en ruine, comment on accepte l'inacceptable : l'inutilité de l'existence, la sensation d'être de trop, le refus de l'Autre. Hannah Arendt y parle d'elle et de son expérience sans jamais aller plus loin que l'allusion. Elle s'exprime comme une intellectuelle passionnée par les temps modernes et dont la mission - car il y a bien chez elle l'idée que chacun est sur terre pour faire quelque chose (elle, c'est pour penser) – est de donner des éléments de compréhension pour décrypter ce qui nous arrive. Elle entrecroise, dans cette traversée longue et périlleuse, l'histoire, la littérature, la sociologie, les philosophies d'Aristote et de Hobbes. L'homme est un animal politique, c'est-à-dire quelqu'un qui, par définition, vit en communauté ; mais l'homme est aussi un être qui désire le pouvoir, un être dénué de raison, sans libre arbitre, régi par la peur, incapable de vérité et de responsabilité Hannah considère, et c'est une originalité à la période où elle rédige « Les Origines du totalitarisme », que les règles économiques constituent une grille de lecture des mécanismes politiques. Rétive à tout système de croyance, religieuse, idéologique ou politique, elle démontre qu'elle est un esprit libre, indépendant de toute catéchèse, à un moment où nombre d'intellectuels se sentent tenus de s'engager dans le communisme ou le libéralisme. Critique sévère de l'idéologie, elle se montre en cela disciple de Leo Strauss et d'Eric Vœgelin qu'elle ne cite pas, et dont pourtant elle est imprégnée. Elle est ainsi : pilleuse, fouineuse ; elle butine, emprunte ce qui lui sert sans forcément le dire, revendiquant cependant les thèses sur le concept d'histoire de Walter Benjamin. Elle considère qu'écrire, réfléchir, c'est aussi intégrer les pensées et les écrits des autres dans son propre atelier intellectuel, assembler et en agencer des matériaux hétéroclites issue de différentes disciplines. Au contraire d'une penseuse autoritaire, elle intègre, met en relation des textes d'écrivains aussi différents que Joseph Conrad. Marcel Proust, Céline mais aussi Bernard Lazare. Charles Péguy, Bernanos et Stéfan Zweig, et réussit dans cette tour de Babel de citations à construire son propre corpus, éditant ainsi un nouvel espace pour une pensée critique du XXe siècle.»
317 «Au-delà de l'énorme travail qui repose sur de nombreuses lectures, « Les Origines du totalitarisme » même s'il n'est pas pour autant un livre prémonitoire est le premier texte à défricher en profondeur le problème du totalitarisme. Plusieurs penseurs, dans la décennie précédente, avaient déjà analysé les caractères spécifiques du totalitarisme, comme Ernst Frænkel, Waldemar Gurian, Franz Borkenau. Boris Souvarine, Rudolf Hilferding. Mais la nouveauté de l'ouvrage tient à l'incorporation d'éléments hétérogènes à son sujet : ses analyses sur Lawrence d'Arable, ses descriptions de l'impérialisme britannique, ou même l’affaire Dreyfus vue par Marcel Proust. Hannah Arendt aimait et admirait Proust pour sa mise en abyme de la figure et du Juif et de l'homosexuel, incarnations, pour la bourgeoisie et l'aristocratie, à la fois du désir, du dégoût et de la fascination. Il y a d'ailleurs dans « Les Origines du totalitarisme » quelque chose d'une « recherche de la judéité perdue », ainsi qu'une tentative d'expliquer l'inexplicable : pourquoi l'antisémitisme, d'une doctrine raciale repérable historiquement, dotée d'un fonctionnement économique et sociétal explicable dans des périodes de perte de l'autorité, a-t-il eu la possibilité de se transformer en une nouvelle religion transnationale ? Comment l'antisémitisme a-t-il pu faire du Juif la figure de l'anti-homme, celui qui doit être exterminé pour que la nouvelle idée de l'humanité, porteuse de la négation de l'humain en nous, puisse perdurer ?»
318 «Ainsi, le XXe siècle a accouché d'un nouveau monstre, le totalitarisme, et la face du monde s'en trouve obscurcie à tout jamais. Sa volonté d'absolu est totale. En cela, Arendt est le maître d'une nouvelle école spirituelle et antitotalitaire. Contrairement à Simone Weil qui, en 1939, dans ses «Réflexions sur l'origine de l'hitlérisme», désignait l'Empire romain comme premier régime totalitaire, démontrant ainsi que l’ « originalité » de Hitler est limitée, loin des théories de Franz Neumann qui, en 1942, analyse le système nazi en opérant une synthèse des perspectives internationalistes, Hannah Arendt pense le nazisme comme nouveauté intrinsèque dans l'histoire des régimes politiques.
Ce n'est pas un hasard si le premier titre de l'ouvrage devait être « Les Éléments de la honte » et s'il s'ouvre sur l'antisémitisme. Et l'on peut rappeler que les conditions et les raisons de la naissance du livre sont de tenter de penser l'inutilité des massacres des Juifs. Hannah s'est d'abord montrée incrédule quand elle a su l'ampleur de l'extermination. Cela n'avait plus rien à voir avec la guerre. C'était d'un autre ordre. Comment penser l'impensable ? Comment faire pour penser après la découverte des camps ?»
319 et suivantes des explications sur la raison des camps de la mort.
Qui ne justifient rien. Il y a eu après l'élimination des opposants ou l'écrasement de leur expression une volonté de trouver un ennemi intérieur et une source de pillage, une volonté de trouver des justifications à de thèses débiles. Ces pillages largement partagés ont été inventoriés par l'administration et achetés par la population y compris des voisins des personnes déportées. Il y a bien eu une résistance dans les ghettos et un abasourdissement par l’horreur impensable. Imaginez-vous vivant tranquillement chez-vous en famille, dans votre quartier et vous êtes considérés comme un paria que la bonne société doit écraser.
Beaucoup d'exemple malheureusement depuis 1945 sur tous les continents où une partie de la population a dû subir haine, vols et massacres simplement du fait qu'ils étaient différents par leur religion, leur langue ou leurs coutumes, comme en ex Yougoslavie, Inde, Indonésie, Chine, Rwanda ... En Amérique se sont encore les populations descendantes de celles d'avant 1492 qui subissent ces haines ethniques et vols de territoires supports de leur vie et culture.
322 «Dans l'impérialisme, première phase de la domination politique de la bourgeoisie, se trouve en germe, pour Arendt, la possibilité même du totalitarisme : la violence devient en effet le fondement du politique, et la destruction du corps de la communauté le moyen d'y parvenir. L'homme se transforme alors en un être sans raison, sans liberté, sans responsabilité, un pion sur l'échiquier de la société, une valeur marchande à la hausse ou à la baisse selon les circonstances.»
323 Pour Laure Adler, dans le dernier chapitre, Hannah Arendt met au jour une théorie des sans-droits, les oubliés qui ne sont plus rien, pour qui les guerres ont tout enlevé, vivant dans des camps, en attente de nulle part, déplacés de pays en pays qui n'en veulent pas et les enferment dans des camps de transit.
345 à 347 Débats avec Raymond Aron opposant les théories de Léon Poliakov à celles d'Arendt.
365 «Hannah cite Franz Kafka : « Il est difficile de dire la vérité car il n'y en a qu'une, mais elle est vivante et a, par conséquent, un visage changeant. » Hannah se met dans ses pas. Elle témoigne de ce même désir de comprendre les tourments du monde, de prendre en charge la complexité du réel qui se dérobe sans cesse. Nul n'est détenteur de la vérité. Les livres ne sont pas des armes et les mots employés pour combattre des idées, s'ils ne sont pas porteurs de dialogue, deviennent des clichés éculés, de la maux.aise propagande. Contre toute idée d'endoctrinement, d'enfermement dans une idéologie, Hannah opte pour une démarche de compréhension de soi-même. Réaliste et acerbe, elle constate que les temps sont troubles et le mode d'engagement complexe : « Car si nous savons simplement, sans le comprendre encore, ce contre quoi nous luttons, nous savons et comprenons encore moins ce pour quoi nous nous battons. » Elle aspire à une nouvelle inventivité de l'esprit et du cœur, à un ressourcement au sens commun, à un dépassement de son propre savoir pour trouver, en toute humilité, les nouveaux instruments de navigation décryptant les chaos du monde.»
447 à 450 «Martine Leibovici a révisé en profondeur, en 2002, la traduction d'« Eichmann à Jérusalem ». Grâce à ses efforts de compréhension intérieure, et à sa perception si fine de l'emploi quelquefois peu « correct » qu'avait Hannah de la langue anglaise, ce n'est désormais plus tout à fait le même texte. Ainsi, ce mot de collaboration qui sera tant reproché à Arendt pour désigner l'attitude des conseils juifs avec les autorités nazies est remplacé par le mot de coopération. Martine Leibovici reste la plus fidèle possible à la musique de la gangue arendtienne. De même a-t-elle pris soin de cerner au plus près ce qu'elle nomme le « rire amer qui saisit parfois Arendt » quand elle évoque le caractère d'Eichmann, ôtant par là, définitivement, le soupçon de désinvolture dont elle sera beaucoup accusée. La controverse avait eu lieu en France sur un texte qui pouvait porter en lui des malentendus. Faut-il aujourd'hui rouvrir le débat sur de nouvelles bases ? Sûrement, tant ce texte nouvellement traduit gagne en clarté de raisonnements, dissipe des zones d'ombres et demeure encore si fécond en questionnements. Son incandescence est toujours intacte et son sujet principal : la banalité du mal, reste d'une actualité, qui hélas ne se dément pas. ...».

Une philosophe de gauche ?
Peut-être par peur profonde du communisme, ou ce qui en a l'apparence, des personnes comme Raymond Aron, Hannah Arendt ... ne font pas le lien entre les financeurs des fascistes et du fascisme (dont le nazisme), et en en mélangent leurs théories d'exclusion. Les financeurs de ces fascistes sont les capitalistes (de fait spéculateurs) ? Ce fascisme se servant de la haine de l'autre dont le juif pour asseoir leur pouvoir. En quelque sorte ces penseurs par confusion vont jusqu'à soutenir leurs tortionnaires.
«[Texte complet, paru dans L'Humanité, 21 juillet 2023]  𝑪𝒓𝒊𝒕𝒊𝒒𝒖𝒆𝒓 𝒏’𝒆𝒔𝒕 𝒑𝒂𝒔 𝒄𝒂𝒍𝒐𝒎𝒏𝒊𝒆𝒓 : 𝒍𝒂 𝒑𝒆𝒏𝒔𝒆́𝒆 𝒅𝒆 𝑯𝒂𝒏𝒏𝒂𝒉 𝑨𝒓𝒆𝒏𝒅𝒕 𝒏’𝒆𝒔𝒕 𝒑𝒂𝒔 𝒅𝒆 𝒈𝒂𝒖𝒄𝒉𝒆. Par Benoît Basse, professeur agrégé de philosophie, Livia Profeti, chercheuse en philosophie à l’Université de Rouen Normandie et François Lecoutre, professeur agrégé de droit public à l’Université d’Orléans.
Le 7 avril 2023, Emmanuel Faye publiait dans l’Humanité une tribune intitulée « Hannah Arendt, une philosophe de gauche ? ». [voir ci-dessous] Trois mois plus tard, trois arendtiennes, Martine Leibovici, Aurore Mréjen et Carole Widmaier, ont publié en réponse, le 13 juillet dans Philosophie Magazine, un texte accusateur intitulé « “Arendt est-elle de gauche ?” : Emmanuel Faye ou le grand air de la calomnie ».
En reprochant de façon outrancière à Emmanuel Faye « calomnie » et « mauvaise foi », les trois autrices n’ont pris aucunement soin de rappeler à leurs lecteurs que si Faye « prétend fonder sa position en raison », c’est précisément parce qu’il mène, depuis plusieurs décennies, des travaux de recherche sur Hannah Arendt, dont il fait état dans son livre Arendt et Heidegger. Extermination nazie et destruction de la pensée (Albin Michel, 2016).
Dans cet ouvrage rigoureux, la conception que se fait Arendt du totalitarisme nazi est analysée pour la première fois à l’aune de sa relation intellectuelle avec Martin Heidegger. C’est de cette manière que Faye parvient à montrer qu’elle est beaucoup plus proche, d’un point de vue théorique, de son ancien professeur et amant – premier recteur-Führer du Troisième Reich – qu’on ne l'admet généralement. Il parvient aussi à clarifier des problèmes auparavant insolubles, comme celui des « retrouvailles » entre Arendt et Heidegger, à Fribourg en 1950, après dix-sept années de séparation et de silence. Jusqu’à présent, cette rencontre avait toujours été décrite comme une sorte de « roman à l’eau de rose ». Au contraire, Faye met en évidence la véritable raison de cette nouvelle alliance, après-guerre, entre les deux penseurs : l’adhésion sans réserve d’Arendt au projet de « faire exploser le cadre de la culture de l’Ouest », qu’elle repère dans la célèbre Lettre sur l’humanisme de Heidegger et dont elle prit connaissance un an avant leurs retrouvailles.
On peut comprendre que le résultat de cet immense travail puisse choquer, tant il remet en cause la figure iconique d’Arendt construite par la culture postmoderne de gauche. Cette dernière s’est en effet appropriée un bon nombre de notions arendtiennes, notamment celles de « pluralité » et de « natalité ». À cet égard, la « natalité » arendtienne se voit souvent opposée, à tort, à « l’être-pour-la-mort » de Heidegger. En réalité, il n’y a pas d’opposition fondamentale entre Arendt et Heidegger sur la réalité humaine, dans la mesure où la conception arendtienne de la natalité découle de celle de « l'être-jeté » heideggérien.
À partir de sa thèse de doctorat sur Le concept d’amour chez Augustin, Arendt décline à sa manière l'inégalité radicale entre les êtres humains qui se cache dans l'existentiel heideggérien de l’être-au-monde.
Dans Les Origines du totalitarisme, on lit : « On ne naît pas égaux, on le devient ». Cette inégalité présumée concernant les êtres humains individuels est même qualifiée, dans ses journaux, de « diversité originaire » (Août 1950). Une égalité relative, tout comme l’humanité proprement dite, ne se réaliseraient que lors de la soi-disant « seconde naissance ». Sur la base d’une distinction reprise à Heidegger entre le bios et la zoé, elle n’accorde l’humanité pleinement achevée qu’aux groupes limités de personnes qui agissent ensemble au sein de la même communauté politique, en vertu de leur « décision » de se garantir mutuellement des droits égaux. Toutefois, pour Arendt, il n’y a pas d’égalité entre les diverses communautés, car elles dérivent de la diversité originaire des individus : « les hommes sont inégaux, écrit-elle, en fonction de leur origine naturelle, de leurs organisations différentes et de leur destin historique » (Les Origines du totalitarisme).
C’est sur une telle base ontologique qu’Arendt en vient à critiquer la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, qui reconnaissait à tous une égale dignité en vertu du seul critère de la naissance. Dans une lettre de 1964 à son amie Mary Mc Carthy, elle écrit au sujet de l’égalité : « Le vice principal de toute société égalitaire est l’envie (…). Et la grande vertu de toutes les aristocraties, me semble-t-il, on la trouve dans le fait que les gens savent toujours qui ils sont, et donc ne se comparent pas aux autres. Cette permanente comparaison est vraiment la quintessence de la vulgarité ».
Cette réponse, qui devrait étonner ceux qui croient que la pensée d’Arendt est « de gauche », est en réalité parfaitement cohérente avec sa conception de la « pluralité » centrée sur la notion d’inégalité. Et c’est le mérite du travail de Faye d’avoir montré la façon dont Arendt, en réduisant la vie de travail à une vie animale qui procéderait de la zoé, a déshumanisé les travailleurs, tout en limitant l’humanité proprement dite à un petit nombre d’élus.
Certes, les trois autrices de cette tribune finissent par concéder que « la conception strictement politique de l’égalité qu’elle promeut, ainsi que la distinction qu’elle pose entre le domaine social et le domaine politique demandent à être interrogées ». Mais c’est précisément sur ces points que le bât blesse. N’est-ce pas un des marqueurs les plus évidents de la Gauche, par-delà ses diverses composantes, de considérer qu’il est du ressort de la politique de prendre en charge, d’une manière ou d’une autre, certains problèmes sociaux ? Or cette perspective est non seulement exclue, mais explicitement critiquée par Arendt, tout au long de son œuvre. C’est ce qu’atteste notamment son éloge de la Révolution américaine qui, contrairement à la Révolution française (qualifiée de « désastre »), aurait eu le grand mérite de s’en tenir à la fondation de la liberté politique, sans prétendre résoudre des problèmes « sociaux » (misère, esclavage).
C’est encore ce que montre de façon évidente ses prises de positions sur la « question noire » et la ségrégation aux États-Unis qui, soyons clairs, ne peuvent que choquer un lectorat de gauche. À cet égard, on remarquera que les autrices prennent soin de ne pas mentionner la traduction du livre de Kathryn Belle, Hannah Arendt et la question noire, publiée en avril dernier. Dans cet ouvrage, l’autrice montre de façon implacable comment en raison de sa conception strictement politique de l’égalité, ainsi que de la séparation des sphères politique et sociale qu’elle induit, Arendt fut conduite à critiquer sévèrement l’arrêt rendu par la Cour suprême des États-Unis en 1954, ordonnant la fin de la ségrégation raciale dans les écoles publiques. En vérité, Arendt n’aura cessé de dénoncer comme un funeste mélange des genres toute tentative pour introduire de l’égalité dans la sphère sociale par des moyens politiques. Bien plus, elle décrète que « ce que l’égalité est au corps politique – son principe profond – la discrimination l’est à la société » ou encore que « la discrimination est un droit social aussi indispensable que l’égalité est un droit politique ». D’où le soutien qu’elle apporte aux Blancs racistes de l’époque, estimant qu’au nom de la liberté d’association devant prévaloir dans la sphère sociale, les parents blancs ont bien le droit de refuser que leurs enfants fréquentent les mêmes écoles que les enfants noirs.
Enfin, il est regrettable que les autrices de cette tribune reprochent à Emmanuel Faye d’être de « mauvaise foi » et d’avoir recours à la « calomnie », notamment lorsque celui-ci rappelle la coédition par Arendt en 1962 des Mélanges en l’honneur d’Eric Voegelin, lesquels avaient effectivement bien accueilli une contribution d’Armin Mohler, mentor de la nouvelle droite après 1945 et connu pour avoir tenté de rejoindre la Waffen-SS en 1942. Cette mention n’est pas non plus un « sophisme » ou un « rapprochement insinuateur » car c’est en effet Armin Mohler qui a diffusé, à partir de sa thèse sur La Révolution conservatrice en Allemagne (1950), le mythe de la « Révolution conservatrice » distincte du nazisme, ce qui lui a permis de blanchir des auteurs nationaux-socialistes comme Heidegger et Schmitt, tout à fait dans le même esprit qu’Arendt. Emmanuel Faye aurait aussi pu évoquer un autre événement très évocateur : l’éloge par Arendt du livre d’Eric Voegelin, Race et État, qu’elle présente comme « le meilleur exposé historique de la notion de race dans l’esprit d’une “histoire des idées’”». Il s’avère en effet que ce livre, paru sous l’Allemagne nazie en 1933, expose une conception métaphysique de la race en s’appuyant positivement sur la pensée raciale d’auteurs nazis. Peut-on, en toute bonne foi, penser qu’Arendt soit passée à côté du caractère « philonazi » de cet ouvrage que des professeurs d’université nationaux-socialistes, tels que Alfred Baeumler et Ernst Krieck, avaient quant à eux très bien perçu ?
Quoi qu’il en soit, il apparaît contestable de résumer, comme le font les autrices de cette tribune, les rapports intellectuels entre Arendt et le philosophe conservateur Eric Voegelin à de simples « désaccords philosophiques profonds ». L’esprit de nuance et le sérieux dont Emmanuel Faye a su faire preuve dans son travail académique auraient sans aucun doute mérité un traitement équivalent de la part de ses contradictrices qui, en l’accusant de « calomnie », portent atteinte à son intégrité de chercheur.

Cette focalisation polémique sur la personne d’Emmanuel Faye, tandis que deux ouvrages critiques sur Arendt viennent de paraître - celui de Kathryn Belle évoqué plus haut et Hannah Arendt et la question juive de Michel Dreyfus - peut à bon droit apparaître comme une stratégie de diversion. Par ailleurs, contrairement à ce qui est affirmé dans cette tribune, Emmanuel Faye ne prétend nullement qu’il faille renoncer à lire Arendt. En revanche, le temps est effectivement venu de ne plus immuniser sa pensée contre toute critique. Chacun reste bien sûr libre de discuter les arguments avancés par un chercheur, de renommée internationale en l’occurrence, mais le recours à l’accusation de « calomnie », indigne d’un débat intellectuel, dissimule mal une forme de panique et d’irritation face à la perspective d’une désacralisation d’Arendt au sein de la gauche française.
Au vu des éléments que nous avons rappelés, il nous apparaît pourtant légitime de contester que sa théorie politique soit véritablement de nature à inspirer la gauche, pour qui la transformation sociale a toujours constitué une fonction essentielle de l’action politique.»


Dans "Condition de l'homme moderne" Une parie de l'humanité est à ranger chez l'animal et non donc pas de place chez les décideurs !




Emmanuel Faye, Arendt et Heidegger, Extermination nazie et destruction de la pensée
vendredi 19 mai 2017, par Valérie Marchand

«Arendt y apparaît intrigante dans la façon de falsifier les faits et les idées, fautive dans ses raisonnements philosophiques autant que du point de vue de l’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire, désinvolte et spécieuse, sans le courage du Sapere aude du philosophe Kant dont elle se réclamera si fort, sans cette volonté de vérité qui est la devise du philosophe. Faisant preuve d’un talent à falsifier l’histoire digne des personnages orwelliens de 1984 les plus inspirés dans le métier, elle apporte, au-delà même du consentement, sa contribution personnelle à l’inventivité idéologique de la pensée nazie. La faute est ainsi plus grave, car elle n’est pas de faiblesse ou de lâcheté, c’est celle du partage d’un même fond commun d’idées. Le péril est aussi plus grand pour l’éclairement de l’espace public : le mérite de l’ouvrage d’Emmanuel Faye est de nous avertir et de nous inviter à prendre garde à la circulation de ce fond et aux effets nocifs de ce foyer toujours très actif dans plusieurs façons contemporaines de penser et de poser les problèmes.»

L’éternelle “Negro Question” que même Hannah Arendt n’arrivait pas à comprendre
salvatore palidda Professeur de sociologie à l'université de Gênes (Italie) 5 juin 2020

«La question raciale ne cesse pas de reproduire des révoltes aux États-Unis, en France, au Royaume Uni et ailleurs d’autant plus que le néo-libériste alimente la recrudescence du néocolonialisme. Cependant même Hannah Arendt n’arrivait pas à comprendre que cette question est la même que celle qui a conduit à la persécution des Juifs, des Roms, des homosexuels et des communistes et anarchistes
...
la position de Arendt renvoi à sa théorie philosophico-politique qui sépare, selon une logique datée et en tout cas très discutable, les sphères du privé, du social et du politique arrivant donc à la thèse que la ségrégation raciale dans les écoles ne devrait pas faire l’objet de lois parce qu’il s’agirait d’un affaire privée et social et pas politico; donc les lois qui la abolissent seraient un erreur et même ce genre de lois auraient des effets délétères même pire que la ségrégation.
Au de-là de l’analyse approfondie de la controverse sur cette position de Arendt, il me semble que l’origine pas dévoilée par les différents commentateurs devrait se trouve dans la superposition des éléments et aspects suivants: 1) Arendt est une blanche et n’arrive pas ni fait des efforts pour comprendre ce qui signifie et implique le fait d’être noires/noirs dans un pays dominé par les blancs; 2) elle fait partie du cercle social de la high society américaine dont partage les idées et les buts politiques; 3) sa défense des États-Unis est due au fait que les considère un pays démocratique en opposition aux totalitarismes nazis et soviétique;  4) en d’autres mots, Arendt est une intellectuelle liberal américaine de fait agacée par la “negro question” et par tout ce qui puisse être à son avis un risque pour la démocratie américaine au point de considérer la déségrégation par la loi pire que la ségrégation elle-même et au point de considerer les révoltes des étudiants, des jeunes et des noirs une grave danger. Par ailleurs, on peut remarquer que cette position de Arendt n’est pas trop éloignée de l’attitude souvent raciste qu’aujourd’hui adoptent certains Juifs d’Israël vis-à-vis des Palestiniens et le racisme et la négrophobie vis-à-vis des immigrés africains et parfois même vis-à-vis de Juifs sépharades ou éthiopiens

Le mal n'a rien de banal, l'erreur d'Arendt 25 juin 2023 France Culture

«Hannah Arendt aura marqué l'histoire de la philosophie avec le concept de "banalité du mal", mais ce concept est-il étayé scientifiquement ? Lorsque l'on s'intéresse à la trajectoire d'Eichmann, il semblerait que l'histoire vienne démentir les fondements de cette notion.
Quand je pense à Eichmann, je songe à la banalité du mal pour crier tant l'expression me révulse : l'expression est un bien mauvais cadeau fait à l'humanité. J'ai beau relire Eichmann à Jérusalem d'Hannah Arendt, je comprends mal pourquoi elle l'a utilisée. Certes le psychiatre qui a analysé Eichmann a lâché "Eichmann est normal" mais pour le reste, Eichmann a toujours été un ambitieux absolument dénué de scrupules : avant de devenir nazi, il a tout tenté pour son ambition, il a même failli entrer en franc-maçonnerie. Lorsqu'on lui a proposé de prendre l'uniforme nazi, il a juste répondu "pourquoi pas ?", et toute sa vie il a avancé en disant "pourquoi pas". Banal Eichmann ? Lui qui déclara à la fin de la guerre : "C'est une grande satisfaction d'avoir sur la conscience la mort de 5 millions de juifs." ? Vouloir rendre justice aux victimes d'Eichmann et de tous les autres bourreaux c'est justement penser que ces meurtriers ne sont en rien, banals. Hannah Arendt face à l'antisémitisme c'est le Superfail  de la semaine avec Michel Dreyfus, historien et directeur de recherche au CNRS.
La viabilité scientifique de banalité du mal
Dans son ouvrage Michel Dreyfus souligne l'ambiguïté de la notion de "banalité du mal" théorisé par Hannah Arendt, qui selon lui ne recouvre pas de réalité scientifiquement établie puisque Eichmann occupait une place majeure dans le système nazi : "Il n'a pas obtempéré il a participé très activement. Il pouvait prendre un certain nombre de décisions et il a tout fait pour que ce génocide ait lieu." rappelle l'historien Michel Dreyfus.
Pour Michel Dreyfus, Hannah Arendt a été influencée par la défense d'Eichmann lors de son procès, qui cherchait à minimiser son implication dans le système nazi. Par ailleurs, la non prise en compte des faits historiques autour de la trajectoire d'Eichmann, s'expliquerait par le mépris d'Hannah Arendt pour la discipline historique, héritée de sa formation intellectuelle auprès du penseur Heidegger : "Elle a été formée intellectuellement très jeune par Heidegger, et Heidegger avait un mépris souverain pour l'histoire. (...) Pour lui, les historiens étaient des tâcherons besogneux." explique Michel Dreyfus.
Hannah Arendt : une très mauvaise historienne
L'une des erreurs les plus importantes d'Hannah Arendt aura été de considérer l'affaire Dreyfus comme un épisode annonciateur de l'Allemagne nazie, alors même que ces deux épisodes historiques n'ont aucun lien : "Maintenir ça après 1948 alors que l'on connaît le génocide c'est absolument ahurissant, je m'étonne que personne n'ait relevé cette erreur." explique Michel Dreyfus.
Pour conclure, l'on pourrait dire qu'Hannah Arendt aura été une bonne philosophe et une très mauvaise historienne : "La question que je me pose c'est peut-on faire de la bonne philosophie à partir de la mauvaise histoire, je n'en sais rien.".»

Le livre qui bat en brèche les théories d’Hannah Arendt sur l’antisémitisme
« J'ai essayé d'en comprendre la raison en partant de ce qu'elle pouvait savoir quand elle a écrit Sur l'antisémitisme à la fin des années 1940. Elle n'a pas reçu la formation nécessaire, son maître Heidegger ayant lui-même un certain mépris pour l'histoire. Elle part d'idées préconçues qu'elle ne cherche jamais à confronter avec les travaux dont elle pouvait alors disposer. De plus, en analysant les sources qu'elle a utilisées, j'ai relevé de nombreux auteurs antisémites, d'extrême-droites et nazis.
En 1942, elle a écrit un article sur l'affaire Dreyfus qu'elle considérait comme une répétition générale du nazisme. Cette analyse était complètement erronée, mais elle pouvait néanmoins se comprendre car Hannah Arendt n'avait pas encore connaissance du génocide. Cependant, ce qui est incompréhensible, c'est qu'elle reprenne cet article en 1948 dans Sur l'antisémitisme, sans le corriger, alors que le génocide est connu. Force est de constater qu’Hannah Arendt ne se remet jamais en question.
Vous vous opposez à l'idée d'Hannah Arendt, selon laquelle il n'y a pas de continuité entre l'antijudaïsme chrétien et l'antisémitisme du XXe siècle. Pourquoi ?
Je pense au contraire qu'il y a une continuité entre les deux. Apparu à la fin du XIXe siècle, l'antisémitisme s'est construit sur l'antijudaïsme, qui existait dans toute l'Europe depuis le Moyen-Âge. Mais Hannah Arendt minimise cet antijudaïsme en suivant notamment les idées de l'historien juif Salo W. Baron, un spécialiste de l'histoire juive qu'elle rencontre aux États-Unis en 1941.
Hannah Arendt écrit dans Sur l'antisémitisme que les juifs avaient la haute main dans toutes les cours d'Europe. Or, il n'y a eu que quelques juifs de cours en Allemagne après la guerre de Trente ans, encore moins en Autriche, et pratiquement aucun en Italie, en Grande-Bretagne et en France. Cette généralisation est donc abusive, tout comme le portrait fait des Rothschild, maîtres de l'Europe au XIXe siècle selon elle. Hannah Arendt ne s'interroge jamais sur ce poncif antisémite.
On peut également lui reprocher d'arrêter son livre à l'affaire Dreyfus. À peu près rien n'est dit sur la Première Guerre mondiale, sur l'Allemagne des années 1920/1930 et sur la montée du nazisme. Ces évènements sont pourtant essentiels dans l'histoire de l'antisémitisme. En France, l'antisémitisme a été très puissant lors de l'affaire Dreyfus, décroîtra jusqu'aux années 1920 et repartira très fortement dans la décennie suivante. En Allemagne les choses se passent autrement. Il se développe un mouvement antisémite important à la fin du XIXe siècle, en symbiose avec les idées racistes et völkische. Mais à la différence de la France, ce mouvement va se renforcer pendant la Grande guerre, puis dans les décennies suivantes, ce qui explique en partie l'avènement de Hitler. Hannah Arendt est muette sur cette histoire qui a fait pourtant l'objet de nombreux travaux en Allemagne de 1945 à 1948 au moment où elle écrivait son livre, elle ignore tous ces travaux.
Sur l'antisémitisme est la première partie des Origines du totalitarisme. Hannah Arendt inscrit sa vision de l'antisémitisme dans une conception plus générale du totalitarisme. Il me semblait nécessaire de montrer que la conception du totalitarisme qu'elle défend est tout aussi discutable. S'il est légitime de relever les ressemblances entre l'Italie fasciste, la Russie stalinienne et l'Allemagne hitlérienne, il faut aussi pointer leurs très nombreuses différences, ce qu'elle ne fait jamais.»

Avec Benjamin une relation à flancs de ténèbres
De Nicolas Weill dans Le Monde du vendredi 4 août 2023 Extraits « Même si peu de traces en témoignent, Nannah Arendt et Walter Benjamin, rapprochés par l'exil, ont entretenu un dialogue fécond, qui se poursuit jusque dans des querelles posthumes. ... Longtemps après la disparition de Benjamin, l'amitié d’Arendt s'exprime aussi à travers une bataille d'appropriation et une controverse qui prendra un tour amer. En juillet 1967, alors que le mouvement étudiant atteint son zénith en Allemagne, elle prononce à l'université de Fribourg-en-Brisgau une conférence en présence de Martin Heidegger, son maître et ancien amant (« Walter Benjamin. 1892-1940 », Vis politiques, Gallimard, 1974). Elle ose y tracer des parallèles entre la pensée de Benjamin et la philosophie d'Heidegger, entre le réfugié pourchassé et le penseur qui s'était mis au service du Reich comme recteur de cette même université. D'abord publié dans la revue mensuelle et intellectuelle la plus importante d’Allemagne de l'Ouest, Merkur, ce texte y voisine avec les attaques féroces d'un auto contributeur, l'écrivain Helmut Heissenbüttel (1921-1996), contre Adorno et l'Institut de recherche sociale, accusés d'avoir édité tendancieusement l’œuvre benjaminienne en en gommant l'inspiration matérialiste et la proximité avec Brecht. Non sans injustice, Arendt évoque dans Merkur la possibilité que l'Institut ait envisagé de couper les vivres à Benjamin, mettant en danger sa suivie matérielle.« La menace d'une rupture des relations de Benjamin avec l’Institut » est même rangée par elle dans le même « champ de décombres » que « la catastrophe à la frontière espagnole ».
« Elle aimerait plus que tout faire de nous ses meurtriers, alors que finalement c’est nous seuls qui lui avons tenu la tête hors de l’eau pendant sept ans », se contentera de soupirer Adorno face à cette charge.

Comme si, d'une amitié brisée par des temps si cruels, ne pouvaient subsister que discorde et douleur. »

La crise de la culture - L'Histoire - La liberté


Du site et de la 4e de couverture «Huit exercices de pensée politique : Prépas scientifiques 2023-2024
L'homme se tient sur une brèche, dans l'intervalle entre le passé révolu et l'avenir infigurable. Il ne peut s'y tenir que dans la mesure où il pense, brisant ainsi, par sa résistance aux forces du passé infini et du futur infini, le flux du temps indifférent.
Chaque génération nouvelle, chaque homme nouveau doit redécouvrir laborieusement l'activité de pensée. Longtemps, pour ce faire, on put recourir à la tradition. Or nous vivons, à l'âge moderne, l'usure de la tradition, la crise de la culture.
Il ne s'agit pas de renouer le fil rompu de la tradition, ni d'inventer quelque succédané ultra-moderne, mais de savoir s'exercer à penser pour se mouvoir dans la brèche.
penser en notre époque.Hannah Arendt, à travers ces essais d'interprétation critique - notamment de la tradition et des concepts modernes d'histoire, d'autorité et de liberté, des rapports entre vérité et politique, de la crise de l'éducation -, entend nous aider à savoir comment.»

Préface : La brèche entre le passé et le futur
I. La tradition et l’âge moderne
II. Le concept d’histoire : antique et moderne
II.1 Histoire et nature
II.2 Histoire et immortalité terrestre
II.3 Histoire et politique
103-104 « Dans tout examen au concept moderne de l’histoire, l'un des problèmes cruciaux est d'expliquer son apparition soudaine pendant le dernier tiers du XVIIIe siècle et le déclin concomitant de l'intérêt pour la pensée purement politique (Vico est un précurseur dont l'influence ne s'est fait sentir que plus de deux générations après sa mort.) Là où a subsisté encore un pur intérêt pour la théorie politique, il s'est achevé en désespoir, comme chez Tocqueville, ou dans la confusion de la politique avec l’histoire. comme chez Marx. Quel autre sentiment que le désespoir, en effet, a pu inspirer l'affirmation de Tocqueville selon laquelle « le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres » ? Or c'est la conclusion de la grande œuvre où il a « dépeint la société du monde moderne » et dans l'introduction de laquelle il a proclamé qu'« il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau ». Et quoi d'autre qu'une confusion - confusion bénigne pour Marx lui-même, mais fatale pour ses successeurs – a pu induire Marx à identifier l'action avec la « fabrication de l'histoire » ?
La notion marxiste de « fabrication de l’histoire » a exercé une influence bien au-delà du cercle des marxistes convaincus ou des révolutionnaires déterminés. »
104 « Pour Vico, comme plus tard pour Hegel, l'importance du concept d'histoire était essentiellement théorique. Il n'arriva jamais à aucun d'eux d'appliquer directement ce concept en l'utilisant comme principe d'action. »
« Marx, de son côté, combina cette idée de l'histoire avec les philosophies politiques téléologiques des premiers stades de l'époque moderne, de sorte que dans sa pensée les « buts plus élevés » - qui selon les philosophes de l'histoire ne se révélaient qu'au regard rétrospectif de l'historien et du philosophe - purent devenir des buts visés par l'action politique. L'important est que la philosophie politique de Marx n'était pas fondée sur une analyse de l'action et des hommes agissants mais, à l'opposé, sur le souci hégélien de l'histoire. »
105 « Le danger de la transformation des inconnus et inconnaissables « buts plus élevés » en projets à réaliser était que le sens et sa plénitude étaient transformés en fins, ce qui se produisit lorsque Marx conçut le sens hégélien de toute l'histoire - le développement et l'actualisation progressive de l'idée de Liberté - comme la fin de l'action humaine, et lorsqu'en outre, en accord avec la tradition, il envisagea cette « fin » ultime comme le produit final d'un processus de fabrication. Mais ni la liberté ni aucun autre sens ne peuvent jamais être le produit d'une activité humaine au sens où la table est clairement le produit final de l'activité du menuisier »
106 « Dans cette version de la dérivation de la politique à partir de l'histoire, ou plutôt, de la conscience politique à partir de la conscience historique - qui n'est nullement le privilège de Marx en particulier, ni même du pragmatisme en général - nous pouvons aisément retrouver la vieille tentative d'échapper aux déceptions et à la fragilité de faction humaine en la construisant à l'image de la fabrication. »
107 « Nous connaissons la curieuse absence de sens qu’engendrent en fin de compte toutes ces philosophies strictement utilitaires si caractéristiques de la première phase industrielle de l’époque moderne où les hommes, fascinés par les possibilités nouvelles de fabrication, ont tout pensé en termes de moyens et de fins, c’est-à-dire de catégories dont la validité avait sa source et sa justification dans l'expérience constituée par la production d'objets d usage. »
108 « Cette absence de sens de toutes les philosophies véritablement utilitaires put échapper à Marx parce qu'il pensait qu'après que Hegel dans sa dialectique, eut découvert la loi de tous les mouvements, naturel et historique, il avait lui-même trouvé la source et le contenu de cette loi dans le domaine de l'histoire et par là le sens concret de l'histoire que l'histoire devait raconter. La lutte des classes - à Marx cette formule paraissait ouvrir tous les secrets de l'histoire, comme la loi de la pesanteur avait paru ouvrir tous les secrets de la nature. »
III. Qu’est-ce que l’autorité ?
IV. Qu’est-ce que la liberté ?
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201-202
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209-210
210
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V. La crise de l’éducation
VI. La crise de la culture : sa portée sociale et politique
VII. Vérité et politique
VIII. La conquête de l'espace et la dimension de l'homme

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